Conversation 30204 - Le racha de la hagada et celui de la Torah

samuelikan
Mardi 4 avril 2006 - 23:00

Kvod Harabanim,

Dans Chemot 12:26-27 il est marqué :

"Et voici que quand vos enfants vous diront, "quelle est la signification de votre "avoda"?" et vous direz, c'est une "offrande pascale" à D'. (Traduction libre)

On peut alors s'interroger sur plusieurs points :
- Cette question représentant LE fils racha - méchant, dans la hagadda, pourquoi le passouk est-il alors au pluriel ?

- Comment sait-on que c'est bien le racha à partir de ce passouk-ci ?

- Pourquoi la haggada a changé la réponse donnée par la torah (qui, à priori, est gentille en quelque chose de violent - hakee ete shinav!) ?

- Pourquoi l'ordre dans lequel les fils sont mentionnés dans la torah n'est pas le même que dans la haggada ?

Merci d'avance,
je vous souhaite un pessah' sameah' vekasher et mon plus cordial shalom, accompagné de mes félicitations les meilleures pour un site qui diffuse la torah à travers le monde entier, signe que la guéoula pleine et entière approche…biméhera béyamenou.

Rav Elie Kling
Dimanche 1 avril 2007 - 21:21

A 4 reprises, il est question, dans la Torah, d'interrogations de la jeune generation face au monde de la Torah et des mitsvot de leurs aines. Or, puisque a l'evidence, il s'agit de styles et donc de sensibilites tres divers, nos sages en deduisent que ce sont des personnalites differentes qui s'expriment.
Nous nous attendions donc a ce que les auteurs de la Hagada se contentent de regrouper les 4 passages de la Torah disperses dans le houmach et d'en reproduire les questions et les reponses. Or il apparaît que la Hagada se permet de modifier les reponses que la torah conseille a 2 des 4 enfants: le sage et le rebelle!
Non seulement votre question est donc justifiee mais elle doit meme s'etendre au sage!
Par ailleurs, la Hagada change egalement l'ordre d'apparition des enfants. Dans la torah, l'ordre est le suivant:
1. Racha (le rebelle): Exode 12,26
2. Celui qui ne pose pas de question : Exode 13,8
3. Tam (le simple): Exode 13,14
4. Hakham (le sage): Deuteronome 6,20
Comme vous le constatez,le critere de classification est evident: du plus "mauvais" au "meilleur". Il s'agit donc d'un critere moral. Alors que la Hagada a l'air de se preocccuper davantage de l'interet manifeste par les differents enfants:
1. Le Sage semble passionne par l'etude ("quelles sont les lois, les regles et les preceptes que l'Eternel notre D.ieu vous a ordonnes?")
2. Le Racha est lui aussi interesse meme s'il s'agit d'un interet negatif ("qu'est-ce donc que ce travail la pour vous!"). Pour pouvoir se desolidariser de l'enseignement de son pere, encore faut-il le connaître , donc s'y interesser!
3. Le Tam est simplement curieux. Tout ce qui sort de l'ordinnaire l'interpelle ("qu'est-ce que c'est?) et on imagine aisement les grands yeux ronds qui accompagnent sa question. Mais il aurait sans doute ouvert les memes yeux si, au lieu de la Sortie d'Egypte, son pere lui aurait raconté le 7eme volume d'Harry Potter!
4. Quant au dernier, s'il n'a rien à demander, c'est qu'il est indifferent a ce qui l'entoure.
Les 4 enfants sont donc classes dans l'ordre de l'interet: le passionne, l'interesse, le curieux et l'indifferent. D'ailleurs, a bien y regarder, les questions sont de plus en plus courtes!
Si la Hagada adopte ce critere, c'est que l'ouvrage a d'abord une vocation pedagogique. Une fois par an, il faut transmettre a nos enfantsle temoignage de la sortie d'Egypteque nous avons-nous-mêmes recus de nos propres parents.Ce soir la, les parents deviennent donc obligatoirement des enseignants. Leur preoccupation est donc pedagogique: comment les interesser? Comment faire pour qu'ils ne s'endorment pas des le debut! (A cette fin, la Hagada fourmille de 'trucs' didactiques: concretisation des messages, des symboles, participation active des enfants…)
Alors que la Torah est un livre de morale. Sa fonction est de nous dire ce qui est bien et ce qui ne l'est pas. C'est par cette divergence de fonction que s'explique le double classement des enfants.
Et c'est ainsi egalement que doivent se comprendre les modifications apportees par la Hagada en ce qui concerne les reponses a fournir au sage et au rebelle: la Torah, fidele a son principe, nous dit quoi leur dire. La Hagada, de par sa fonction, nous explique comment. Les reponses de la Hagada ne sont donc que la traduction en termes pedagogiques du message propose par la Torah.
Apres cette (trop) longue introduction, j'en viens a votre question. Que disent la Hagada et la Torah a chacun de nos 4 enfants?
1) . Le "tam"
A l'enfant curieux qui demandait, de façon un peu simpliste: "Qu'est-ce que c'est?", il nous est demande de répondre: "c'est d'une main puissante que D.ieu nous sortit d'Egypte" (13,15). Puisqu'il se sent interpele à chaque fois que quelque chose sort de l'ordinaire, raconte lui donc "la main puissante", le cote spectaculaire de la Sortie d'Egypte. Parle lui des 10 plaies ou de la Mer Rouge et tu capteras ainsi son attention. Apres quoi, tu pourras lui faire passer d'autres messages lies a la fête de la liberté. La Haggada garde la réponse proposée par la Torah, ce qui signifie qu'en l'occurrence, le quoi et le comment se disent de la même manière, le fond et la forme sont identiques.
2) Le "rebelle" et l'indifferent..
Devant l'enfant rebelle, la Haggada semble perdre patience. C'est de façon très agressive, presque hystérique, qu'elle conseille de lui répondre. "Il ose s'extraire de la collectivité, ce faisant, il nie l'essentiel du judaïsme. Agace lui les dents et réponds lui: "c'est grâce a cela que D.ieu m'a sorti d'Egypte" (Exode 13,8), moi et pas lui. S'il avait été là-bas, il n'en serait jamais sorti". Est-ce vraiment la meilleure manière de le rapprocher de nous? Pourquoi ne pas lui répondre avec douceur et compréhension? C'est que la Haggada part de 2 principes concernant l'enfant rebelle. D'abord il n'est aucunement intéressé a entendre une réponse. Il n'a d'ailleurs posé aucune question. (le texte de la Torah dit bien: "lorsqu'ils affirmeront: qu'est-ce donc que ce travail pour vous!" (Exode 12,26), par opposition au "sage" ou au "tam" dont les paroles sont qualifiées de questionnement. Voir Exode 13,14 et Deutéronome 6,20). Ensuite, elle constate que c'est lui qui sent le besoin de venir t'agresser. Apres tout si "ce travail" lui semble si difficile ou si dénué de sens, pourquoi se sent-il oblige de venir te le dire? C'est que, par opposition a celui qui ne pose pas de question, le rebelle ne souhaite pas être exclu. Il recherche au contraire a être reconnu comme faisant partie intégrante du peuple, mais sans être tenu d'effectuer "tout ce travail"! Il convient donc de lui faire comprendre que l'identité juive passe obligatoirement par cette 'avoda', ce culte, ces mitsvot. Et que celui qui ne fait pas l'effort de les accomplir ne peut garantir la transmission de l'identité juive aux futures générations. C'est pourquoi la Torah nous demande de le mettre face a ses responsabilités: "Il s'agit du Korban Pessah', appelé ainsi parce que D.ieu passa par-dessus les maisons (de ceux qui avaient fait ce korban) en les épargnant". Autrement dit, ceux qui , comme lui, n'ont pas souhaité faire cette "avoda" sont restés en Egypte et se sont donc coupés du peuple. La Haggada nous apprend que la seule façon de lui faire passer ce message c'est de lui lancer quelques phrases provocatrices qui, seules, sont capables de l'atteindre. On évitera par contre de s'emporter avec l'indifférent qui, lui, risque en effet de partir. On se contentera donc de citer le verset utilisé pour le rebelle ("c'est grâce a cela que D.ieu m'a sorti d'Egypte") mais en s'abstenant de tout commentaire agressif qui risquerait de le voir couper les derniers ponts qui nous relient a lui. Quant a votre remarque sur le pluriel utilise, peut-etre convient-il de dire qu'un enfant ne se moquera de l'attitude de son pere (ou de son prof) que s'il est entoure d'un public complaisant pret a applaudir a sa provocation...
3) Le sage.
Notre problème avec le sage est que son amour pour les mitsvot et son enthousiasme face à leur étude ("Quelles sont les lois, les règles et les préceptes que l'Eternel notre D.ieu vous a ordonnés" ,Deutéronome 6, 20) risque de lui faire oublier que le judaïsme n'est pas qu'une religion, une liste de lois à accomplir. Etre juif, c'est d'abord appartenir à un peuple, être le dernier maillon d'une longue chaîne qui remonte a la Sortie d'Egypte. Nous ne sommes pas juifs parce que nous connaissons les règles du chabbat, ni même parce que nous les observons. Nous sommes juifs parce que notre mère l'était. Donc nous devons respecter chabbat! C'est pourquoi la Torah nous recommande de rappeler au sage que tout a commence par un événement historique: "et tu diras a ton fils: nous avons été esclaves de Pharaon en Egypte et D.ieu nous en a sorti d'une main puissante… pour nous faire entrer au pays promis à nos ancêtres…" (6, 21 et 22). Nous sommes dons un peuple avec une histoire passée et un destin commun, et, comme tout peuple, nous avons droit à une terre. La notre s'appelle Erets Israel et a été promise à nos ancêtres. Si, comme le sage risque de le penser, nous n'étions qu'une communauté religieuse reconnaissable aux lois qu'elle s'impose, nous n'aurions ni histoire, ni géographie! La Haggada, comme d'habitude, se charge de traduire le message de la Torah de manière pédagogique. Il aime les lois? Enseigne lui une loi, mais choisis la de telle sorte qu'en y réfléchissant, il comprenne le message que tu souhaites lui transmettre. "On ne mange pas de dessert ("afikomane") après le korban Pessah'". Pourquoi? Pour que, dit le Talmud, le goût du korban pessah' te reste dans la bouche toute la nuit. En effet le sacrifice pascal marque la participation active du peuple juif à sa propre histoire. On ne pouvait pas sortir d'Egypte en se contentant passivement d'assister aux 10 plaies. Seule l'entrée d'Israël dans l'histoire de sa propre délivrance permettra de réaliser celle-ci. Il ne faut pas que l'attrait de l'étude fasse perdre de vue à notre sage que, derrière les fenêtres de son beth hamidrach se joue l'histoire de son peuple avec ses joies, ses douleurs et ses combats. Et qu'être Juif, c'est aussi comprendre qu'il est de notre devoir d'y prendre une part entière.

Cordial chalom