Conversation 1658 - Réflexion sur l'avortement

Anonyme
Dimanche 8 septembre 2002 - 23:00

Tout d'abord, bravo pour votre site "cheela" qui interesse un public aussi varie.

J'ai une question purement technique, sans application pratique personnelle.
Vous ecrivez dans la cheela 42 sur avortement et peine de mort:

> Quoi qu’il en soit, il est bien clair que l’avortement d’un enfant après 40 jours de grossesse est considéré comme « meutre » pour la plupart des dיcisionnaires avec tout ce que cela comprend.

Il est probable que ma memoire ou ma comprehension soit defaillante, mais il me semblait avoir lu/entendu:

- que l'avortement effectue par un non-Juif est un meurtre
- que l'avortement effectue par un Juif est certes interdit, mais n'est
pas techniquement un meurtre.
- que c'est l'un des rares cas ou l'interdiction est plus forte pour un non-Juif que pour un Juif
- que ce paradoxe est lie au verset "shofekh dam Haadam beadam damo yishafekh" (je cite de memoire, il y aurait 2 manieres de ponctuer la phrase).

Si cela ne vous prend pas trop de temps, je serais interesse par les points suivants:

- quelles sont les sources (Talmud, Shulkhan Arukh, Michne Torah...) qui affirment que l'avortement est techniquement un meurtre? Y-aurait-t-il un probleme du fait que l'avortement etait peut-etre inconnu sous sa forme moderne, medicalisee (tuer le fetus sans tuer sa mere) ?
- les decisionnaires que vous mentionnez sont ils du vingtieme siecle ou plus anciens?
- un medecin (juif/non juif ?) qui pratique un avortement (dans la pire des hypotheses, disons un avortement "de confort") est-il haiav mita (dans l'hypothese de l'existence d'un Sanhedrin) ?

Je vous remercie pour votre attention.

Bekavod rav,

Yaakov

Rav S.D. Botshko
Samedi 29 octobre 2011 - 14:56

Merci pour votre question.

La source de l'interdiction de l'avortement se trouve dans le verset de la Paracha de Noah: "Celui qui verse le sang de l'homme dans l'homme son sang sera versé".
La Guemara (Sabhédrin 57) commente: qu'est-ce donc que le sang de l'homme dans l'homme? reponse: il s'agit de l'embryon. Cette guemara est la source de l'interdit de l'avortement. Le Rambam le rapporte dans Michné Thora dans les Lois concernant les Rois.(chapitre 9, loi 4) Cette loi n'est pas rapportée dans le Shulkhan Aroukh. (Voir cependant H'oshen Mishpat chapitre 425)

Quelle est la nature de cette interdiction? Pour certains, il s'agit d'un crime. Et selon cette opinion, on ne peut autoriser un avortement que si la vie de la mère est en danger.

Pour d'autres, un embryon n'est pas considéré comme un être vivant à part entière. Ils se basent sur une Michna du traité Ohalot (fin du chapitre 7) qui ne considère pas un embryon comme "Nefesh", c'est à dire un être vivant.(voir "sma" H'oshen Mishpat 425, sous par. 8) Ce n'est qu'à partir du moment où le processus de la naissance a commencé que l'on peut parler de vie à part entière.

Selon ces décisionnaires, l'avortement est certes interdit mais n'est pas un crime à proprement parlé.

Selon les deux opinions, il n'y a pas de différences dans les cas extrèmes. D'une part,un embryon qui met en danger la vie de sa mère, peut être tué tant qu'il n'a pas encore"sorti sa tête". Mais d'autre part, sans indication majeure, l'avortement est interdit même en tout début de grossesse. Il s'agit d'une vie en potentiel qu'il faut respecter.

La différence pratique entre les deux opinions se manifeste en cas de malformations graves du foeutus. Selon la première opinion, l'avortement ne peut pas être envisagé, selon la deuxième opinion, il le peut. Chaque cas étant un cas particulier il faut alors s'adresser à un décisionnaire.

Certains pensent qu'il faut différencier entre l'avortement commis par un "fils de Noé" qui serait considéré comme un crime et celui commis par un juif qui ne serait pas considéré comme un crime.

Certains se sont élevés contre cette distinction. En effet, la Thora est venue ajouter de la kedoucha, de la sainteté, au peuple juif. Par conséquent, il n'est pas logique que ce qui était un crime ne le soit plus une fois que la Thora ait été donnée.

Ceux qui font cette distinction se basent sur le fait que le noahide est puni de mort pour un avortement, alors que cette sanction n'est pas rapportée à propos d'un juif.

Mais en fait, cela ne prouve rien. En effet, le systeme des lois de Noé a précédé le don de la Thora. Il s'agit d'ue jurisprudence qui n'a pas été élaborée et n'a jamais ete mise en pratique. La Thora est venue compléter et perfectionner ce systeme. Dans cette jurisprudence primaire, non encore elaborée, il n'existait qu'un seule sanction, celle de la peine capitale. Aussi, la sanction ne prouve rien quant à la gravité de la faute.

En conclusion, un avortement de confort est strictement interdit tant pour un juif que pour un non juif. Un avortement pour sauver la mère est permis jusqu'au début du processus de naissance.(Choulkhan Aroukh Khoshen Mishpat 425)
Un avortement dans des cas de malformations graves est sujet à discussion. Le Rav Moché Feinstein (Iggerot Moshé Hoshen mishpat livre 2 chapitre 69) et le Rav Untermann (anciennement Grand Rabbin d'Israël dans Chevet miyehouda page 94) entre autres, interdisent strictement. Je crois savoir que c'est aussi l'opinion du Rav Mordehaï Eliyahou (Je l'ai entendu mais ne l'ai pas vu écrit). Certains décisionnaires autorisent dans des cas bien précis. Il s'agit entre autres du Tsits Eliezer (livre 9, chapitre 51), du Seridé Esh (livre 3, chapitre 127), et de Rav Chaoul Yisraéli.

Le judaïsme attache une importance primordiale à la vie et c'est bien la raison pour laquelle les atteintes à celle ci et même aux potentiels de vie sont si graves. Nos sages vont même plus loin. A propos de Caïn qui tua Abel, la Thora dit: "la voix des sangs de ton frêre crie vers moi depuis la terre". Commentant l'etrange pluriel ("les sangs"), nos maites expliquent qu'il s'agit de celui d'Abel ainsi que de celui de tous ses descendants potentiels qui, eux aussi, avaient droit a la vie!